Ce matin, je me suis levée, je me suis regardée dans un miroir. J'ai vu mes cheveux un peu bouclés qui tombaient sur mes épaules en suivant la forme de mon cou, la marque de ma couette imprimée sur mon bras et la cicatrice sur mon front, au dessus de mon oeil droit. Cela faisait si longtemps que je ne l'avais pas vue, cette petite marque ronde de ma naïveté passée. On m'a dit qu'elle ne partira jamais, la blessure qui lui a donné naissance a été faite avec trop de mépris pour qu'elle puisse me faire ce cadeau.
C'est beau, le mépris. Cette indifférence envers l'existence des autres personnes, de leurs sentiments, de leur histoire, de leurs opinions. J'ai essayé de mépriser, moi aussi. J'ai commencé par mépriser ceux que je ne connaissais pas. Ils s'en fichaient, ils continuaient leur vie, et moi j'étais heureuse, parce que je n'étais pas si faible que ça étant donné que j'étais capable de mépriser. Puis, rapidement, je me suis mise à mépriser les personnes à qui j'adressais la parole le matin, au lycée, à mépriser leur opinion, leurs réactions, je ne les regardais même plus. Ils n'existaient plus. Je ne les aimais pas. Et puis, il est revenu, il m'a regardé, il m'a vu moi et mes cicatrices encore rouges sur mon front et ma nuque et me les a cachées de ses grandes mains blanches en me disant qu'ainsi personne ne les verrait. Mais il a menti. Ce n'était pas vrai. Et ce n'était pas le moment de de dire un putain de mensonge, c'est tout. Je m'en tape de ce qu'il pense, de ce qu'il fait de sa vie, de pourquoi il m'appelle quinze fois par jour après un blanc de plusieurs mois, ça n'est pas mon problème, ça n'est plus mon problème maintenant. Mon problème à moi, ce sont ces trucs blancs qui sont gravé dans ma peau, mon problème c'est cette fille qui habite près de chez moi et qui me les a faites sans s'en rendre compte, mon problème c'est que j'arrive à mépriser tout le monde mais pas elle. Et ça me tue, oui, ça me tue, car les autres n'ont rien fait eux, ils sont beaux, ils rient et veulent me voir vivre avec eux, mais je ne le peux pas parce que je les méprise même si maintenant je ne le veux plus. J'ai l'habitude de les regarder sans les voir maintenant. La seule que je vois, c'est elle, qui a fait sa vie, et j'ai beau me dire que je l'ai bien mieux réussie qu'elle, quand je la vois, j'ai envie qu'elle vienne me dire pourquoi. Seulement, pourquoi. Mais cette fille ne sait pas parler, sa mère ne le lui a jamais appris. Elle meugle. Ses rires gras soulèvent sa poitrine hideuse cachée par son tee-shirt quand elle parle. Et le pire, c'est que quand elle parle de moi, ses mots ne m'atteignent pas. Ils sont comme des couteaux, ils se plantent dans mon dos mais je ne m'en rends compte que lorsque celle qui me les lance disparaît de ma vue. Madame, vous êtes si belle, vous êtes si sage, ne partez pas ainsi je vous en supplie, n'ayez pas peur d'une inconnue qui vous raconte ses pensées.



